Dans le cadre de synthèses hâtives sur la France, il arrive couramment que l'on entende dire que le triptyque républicain est le "message évangélique laïcisé". Est-ce si simple ? C'est à la fois vrai et faux. Vrai au sens où, en effet, le message évangélique proclame la fraternité, la liberté, l'égalité. Faux aussi parce qu'il ne s'agit ni de la même liberté, ni de la même égalité, ni de la même fraternité.
Liberté: dans la conception laïque, l'homme est libre de s'autocréer. Dans la conception chrétienne, c'est l'inverse: l'homme assume sa ressemblance avec le médiateur qui donne un sens à la liberté, le Christ, fils de Dieu, fait homme. Dans le premier sens, l'homme est son propre modèle, dans le second, l'homme est appelé à imiter le Modèle. Dans le premier cas de figure, l'homme est lui-même le Dieu, dans le second il est une créature habitée par la promesse du divin. [...] Ici la liberté des chrétiens est plus proche de celle d'Aristote où l'homme n'est humain que s'il est conforme à une nature définie par le Logos et les lois de la Cité qui définissent son humanité.
Egalité: selon l'Evangile républicain, les hommes sont égaux en droit, évidemment. Mais le sont-ils en substance ? S'équivalent-ils, comme le crut Sartre ("un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous"), et devant qui ? D'un point de vue laïc, quel critère choisir pour établir la valeur d'un individu : l'intelligence ? la moralité ? la créativité ? la vitalité et l'énergie ? Le problème étant insoluble, la notion d'égalité ne peut exister qu'en creux. Celle-ci ne peut outrepasser l'égalité de droit sans se confronter à l'aporie même de sa définition. [...] De son côté l'Eglise a longtemps récusé l'égalité de droit ... elle a néanmoins toujours proclamé une réalité d'ordre ontologique devant Dieu, mais cette égalité n'annulait pas l'inégalité entre individus.
Enfin il reste la fraternité, la figure la plus ambitieuse, celle où toutes les révolutions ont achoppé, puisqu'elles ont dépendu, pour pouvoir s'instaurer, de l'idée d'un ennemi à abattre. Les révolutions n'aspirent qu'à poursuivre leur cours et celui ci dépend d'un ennemi. C'est l'ennemi qui instaure, fugitivement, la fraternité des combattants comme l'avait vu Malraux. C'est pourquoi la notion apparemment la plus proche de l'évangile en est aussi la plus éloignée. L'Evangile ne connaît qu'un seul ennemi: le Prince de ce monde, figure qu'aucun homme ne peut incarner à lui seul.
Paul François Paoli - La France sans identité, pourquoi la République ne s'aime plus ?
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