samedi 9 janvier 2010

Nous sommes les Na'vis



Un petit peuple, enraciné dans sa terre, fort de ses traditions séculaires et d'une relation symbiotique avec son environnement est menacé de destruction par une clique multiculturelle cherchant à piller ses ressources. Aidés par un humain qui littéralement devient un des leurs, les Na'vis, initialement divisés en une multitude de tribus, se coalisent et jettent leurs dernières forces dans la bataille, affrontant "avec des arcs et des flèches" un ennemi fort supérieur en nombre et en armement. Comme les Germains mourant pour sauvegarder leur Irminsul des haches chrétiennes, les Na'vis donnent leur vie par loyauté envers leur arbre sacré.

Voir dans Avatar un film anti-blanc voire anti-identitaire est donc à mon avis une grossière erreur de jugement, alors que c'est probablement, avec le Retour du Roi, un des films les plus à droite de ces dernières années. Les hommes et femmes du film appartiennent à toutes les races de l'humanité: on y voit des Blancs (aux postes clés, bien entendu), des Noirs, des Asiatiques, des Latinos, des Indiens. C'est l'Amérique-monde, celle multicolore d'Obama, celle de la coalition en Irak qui écrabouille tout ce que cet univers a de singulier à coup de M16, de Coca-Cola...et d'Avatar. Celle qui pourrait un jour envahir notre beau pays, au nom des Droits de l'Homme, s'il lui arrivait de choisir la voie du populisme... C'est cette humanité unifiée et arc-en-ciel dont rêvent nos cosmopolites qui va traquer les cultures indigènes à l'autre bout de l'univers pour les absorber dans l'Unique, éternelle lutte des visions monothéiste et polythéiste. Refus aussi d'un peuple singulier, qui devrait devenir "un peuple comme les autres", c'est à dire mourir en tant que tel.

Comprenons-nous bien. S'identifier aux humains du film c'est faire preuve d'un sentiment de supériorité sans aucun lien avec la réalité. Nous ne sommes pas les conquérants, mais les conquis. Nous ne sommes plus en 1914, mais en 2010. Les "sauvages", les autochtones ce sont les Européens du XXIe siècle, pris d'assaut par le Tiers-monde, rachetés à vil prix par les pétromonarchies du Golfe, ringardisés et réduits au chômage par les industrieux Chinois. Nous voilà pris en tenailles entre le lumpenprolétariat allogène qui nous colonise "par le bas" et l'hyperclasse nomade qui nous écrase "par le haut". Menacés d'être parqués comme figurants dans des réserves de carton pâte, dans des "villes-décors" pour amuser les touristes de la Mondialisation Heureuse.

Un des arguments avancés par les Réacs pour s'opposer au film est de dire que dans la sacro-sainte Nature idéalisée par James Cameron, les faibles sont en réalité impitoyablement purgés du réservoir génétique de l'univers, que les forts ont toujours dominé et domineront toujours. Ainsi il est donc normal, voire sain que les humains (puissants) écrasent et conquièrent les Na'vis (faibles). Ils ont parfaitement raison quant au mécanisme décrit, mais complètement tort quant à la perception de ce mécanisme. Premièrement parce que la puissance n'existe pas intrinsèquement mais qu'elle n'est qu'une qualification relative d'un rapport de forces fluctuant. Il n'y a donc nulle raison de se soumettre servilement à quelque chose qui n'est que contingent. En 1941 les Allemands étaient les forts et les Russes les faibles. Trois ans plus tard, la situation s'était totalement renversée.

Deuxièmement parce que s'il existe une loi fondamentale de la nature, c'est celle qui force chaque être vivant à préserver son existence, coûte que coûte. La fatalité n'existe pas chez les animaux, qui luttent instinctivement avec toutes leurs forces pour défendre leur vie face aux dangers et prédateurs. Même un pauvre rat, acculé dans une alcôve face à une foule armée, va sauter sur ses agresseurs pour sauver sa vie. Comme ce petit rat, comme ces Na'vis de Pandora, nous sommes seuls face à une foule d'ennemis déterminés, et notre génome nous commande de ne pas abandonner, de ne pas céder à la fatalité parce qu'il n'y a rien d'écrit, si ce n'est l'histoire des peuples qui refusent de ne plus exister.


Addendum: Marc Sich, rédacteur en chef de Paris Match a perçu le message sous-jacent de "pureté" véhiculé par Avatar, trouvant son idéologie "inquiétante":

"Je fais des efforts, mais je ne parviens pas à acclamer le triomphe d’êtres tous semblables, tous beaux – bien que bleus –, tous grands, tous souples, sveltes et dynamiques. Des guerriers claniques, des chasseurs à l’arc, pratiquant des rites initiatiques potentiellement mortels. Des géants à peu près télépathes obéissant à leur chaman, prêts au sacrifice au nom de leur divinité. Des sages sauvages qui déclarent que les hommes en abîmant la Terre ont « tué leur mère ». Eux-mêmes se choisissant un chef chevauchant un dragon.

Une idéologie inquiétante

Je n’ai rien contre le bleu. Les dragons m’amusent. Il m’arrive de tirer à l’arc… Ca ne me suffit pas pour oublier tout. L’Histoire nous a appris à nous méfier des perfections ethniques, de la naturelle pureté, des croyances fumeuses et des idéologies enchanteresses. Cela, dans la vie vraie, tout le monde l’admet. Je ne vois pas pourquoi je devrais, au cinéma, me laisser bercer au bord du gouffre."
Addendum 2: France-Soir nous révèle que le Vatican n'aime vraiment pas Avatar:

"Attention à ne pas confondre", avertit l'Eglise : "la nature est une création de Dieu, pas une divinité !''. Bref, l'Eglise voit en la planète imaginaire de Pandora une apologie du paganisme".

Source.

Addendum 3: le philosophe Raphaël Enthoven lui non plus n'apprécie pas Avatar pour des raisons idéologiques:

"A l'image du soldat dont l'avatar est progressivement adopté par les autochtones, on assiste, dans ce film, à la métamorphose insensible de l'antiracisme en communautarisme : sous prétexte de dénoncer l'intolérance des hommes, le film valorise l'authenticité d'une civilisation violente, raciste et conservatrice, où le plus fort est aussi le chef et où les structures familiales obéissent au schéma le plus réactionnaire. (...) On dirait un scénario de Claude Lévi-Strauss revisité par le Front national ou les Indigènes de la République."


Source.

6 commentaires:

The Brain QC a dit…

Décidément Vertumne, j'ai réellement du mal à vous suivre sur cette analyse du "phénomène".

Avez-vous déjà entendu une entrevue de Cameron? Me semble que ce gars n'a pas les moyens intellectuels du message que vous voyez dans on film.

J'ai bien peur qu'il y ait là scission entre nous. Bien à Vous.

Vertumne a dit…

@ TheBrain QC: lisez l'addendum 3 de l'article et vous verrez que quelques personnes ont gratté sous le verni politiquement correct et ont très bien compris que le message véhiculé par Avatar est tout sauf de gauche. Que Cameron l'ait voulu ou pas n'a aucune importance, il n'est pas propriétaire des interprétations que nous pouvons faire de son oeuvre. Cameron est un homme de gauche qui fait des films de droite, tout comme Clint Eastwood est un homme de droite faisant des films de gauche.

Anonyme a dit…

A part la couleur ils ressemblent à des chats (voyez leurs nez et leurs oreilles). Pourquoi pas des hérissons ou des poulpes ?

RACIIIIISME !

J'appelle la HALDE.

Bruno a dit…

Un bon papier qui rejoint l'analyse que j'ai faite sur notre blog (quand je l'ai rédigé je n'étais pas au courant des addenda en question).

http://thomasferrier.hautetfort.com/archive/2010/02/09/avatar-nous-europeens-sommes-des-na-vis.html

Sir Shumule a dit…

@ Vertumne : La chose la plus intelligente que j'aie lue sur ce film admirable, et de loin. Bravo et merci.

Anonyme a dit…

Mais, Vertumne, n'est-ce pas le serpent (le dragon ?) qui se mord la queue ? Voyez Enthoven:

" on assiste, dans ce film, à la métamorphose insensible de l'antiracisme en communautarisme : sous prétexte de dénoncer l'intolérance des hommes, le film valorise l'authenticité d'une civilisation violente, raciste et conservatrice"

Et inversement: si l'on valorise l'authenticité d'une société etc, ne doit-on pas en venir à l'antiracisme, à la dénonciation de l'intolérance etc ? Ce que font nos hommes de gauche ! Et ce que vous faites aussi: votre défense de notre civilisation vous conduit d'une certaine manière à prêcher la tolérance et l'antiracisme (disons un antiracisme "séparateur", à l'inverse de l'antiracisme métisseur dominant: ne nous mélangeons pas, mais défendons toutes les cultures)...

À quoi veux-je en venir ? Au fait que ce film (que je n'ai pas vu, mais je parle des opinions que j'en ai lues) me semble symptomatique d'un fait souvent constaté: que la gauche la plus extrême rejoint la droite la plus extrême. Vous avez raison: ce film est probablement très à droite. Mais cela ne l'empêche probablement pas, bien au contraire, d'être tout à fait à gauche.

Peu importent les intentions de Cameron, en effet: mais ce qu'on voit, c'est que la droite (réac, païenne etc)comme la gauche peuvent le revendiquer, et de manière parfaitement argumentée. De même, des gauchistes peuvent l'attaquer comme droitier, et des droitier le démonter comme gauchiste. Car au bout du compte, le phantasme que semble (je n'ai pas vu le film, je le répète)représenter Pandora, est un phantasme tant d'extrême-gauche que de réacs: âge d'or, harmonie avec la nature etc.

La question est alors: ce phantasme est-il crédible, l'humanité a-t-elle jamais vécu ainsi, est-elle encore l'humanité si elle fonctionne comme les Navis ?

Vous allez peut-être me dire que vous vous en foutez, y compris d'être taxé d'extrême-gauche (ou de partager certaines de ses valeurs), que ce qui vous intéresse c'est le symbole que représentent les Navis, symbole de l'Occident, ou de la France, ou de la Corse (actuels)... Mais alors je me demande si le brillant défenseur de l'Occident qui a pour nom Vertumne, l'héritier d'une civilisation qui nous a appris que l'âge d'or n'était que mythe, celui qui raisonne sur la notion meme de civilisation, peut-il réellement s'identifier avec les Navis ? Peut-il croire à une civilisation qui contredit le concept même d'humanité (et surtout d'Occident - et n'est-ce pas notre devoir et notre croix d'être les héritiers d'un culture si complexe qu'elle ne peut s'identifier aux Navis sans se perdre, tout en devant conserver ce qui lui est propre ?)?

Bien à vous, désolé pour la longueur,

Gil

PS: je préférais l'ancien nom du blog, plus percutant. Mais peut-être avez-vous eu des problème avec la censure.

PS2: curieux, je relis ça: " revisité par le Front national ou les Indigènes de la République": Enthoven lui-même en arrive à mettre l'extrême-droite et la gauche sur le même plan... Il semble effrayé tant par l'aspect droitier que gauchiste du film).